De retour…

Posted in En Sarkosie, Le souverain bien on 9 novembre 2009 by alzaz

Aloes
Je suis rentré de mon périple en peuple périlleux avec la vague idée que je n’avais plus rien à dire sur ce blogue. Là où j’étais, j’ai simplement passé mon temps à jouir de chaque instant en me laissant porter pendant trois semaines par un temps qui s’écoule différemment en Berbérie centrale (Algérie). Mon ami d’enfance m’a reçu chaleureusement et, comme l’an passé, a réussi à me faire oublier totalement ma Sarkozie natale. Trois semaines de sevrage et je vous garantis qu’en rentrant, l’impression que tout va pour le mieux dans le pays se fait tenace.
Couleurs brûlantes
Tout allait donc bien jusqu’à ce coup de fil reçu hier soir à une heure si tardive qu’il ne pouvait que s’agir d’une urgence très urgente : “Allô, la France va mal… je suis très mal…”. Evidemment, je résume à l’essentiel car j’ai mis un temps avant de saisir que derrière beaucoup d’ironie et de dérision se cachait un formidable appel au secours. Reçu 5 sur 5. La sarkolèpre continue à s’étendre et moi, trop tranquille dans mon mal-être rémunéré, j’avais pris un tel recul que je ne prononçais même plus le mot “sarko” devant mon pote le psy. Exorcisé, le mal pourri.
Cuivre et or
Que faire sinon reprendre ma plume virtuelle, puisqu’on me supplie de continuer alzaz et son graal ? Mon blogue aurait-il quelque vertu thérapeutique ? apaisante ? permettez-moi d’en douter franchement. Il n’offre aucune solution et ne consiste qu’en une sempiternelle quête ; je farfouille de ci de là à la manière d’une taupe, aveugle, pour ne tomber que sur de maigres vers de terre philosophiques dont je veux faire profiter tout le monde.
Merveille du chelif
D’abord, je ne suis qu’un humble apprenti et ça dure ainsi depuis l’adolescence. Je suis donc un bon à rien ; çe qui ne me gène pas vraiment si ce n’est cette éternelle question récurrente à faire souffrir : “Qu’est-ce que réussir sa vie ?“. Je viens, pour exemple, de terminer l’ouvrage “Sur le plaisir” de Lorenzo Valla . Sa lecture, sous le soleil chaud de l’Algérie, m’a procuré de fines jouissures mais à part avoir compris qu’il s’agissait d’un banquet philosophique à la Socrate, mettant en scène un stoïcien, un épicurien et un épicurien chrétien, il me faudra le relire dans quelques temps quand tout aura décanté : je ne suis pas une flêche ! sûr que je suis d’en extirper plus de substance la prochaine fois afin de me laisser un peu plus aller à la volupté absolue.
Or
Jouir, c’est le chemin sur lequel je retombe toujours. Mais pas n’importe quelle jouissance. En qualité, pas en quantité, telle pourrait être ma devise d’épicurien. Car je n’ai d’autre réponse que celle-là : vos maux sont vos turpitudes, changez-vous vous-mêmes. Vous voyez la vie laide, voyez-la belle. Vous détachez la mort de la vie, rattachez-les ensemble. Se concevoir comme immortel empêche d’apprécier l’éphémère instant de l’âme.
Paysages du chelif
Cela peut paraître pédant et trop vite envoyé. Je sais que quand on bosse pour nourrir une famille de petits z-enfants on n’a pas bien le temps d’appliquer mes solutions poétiques. Cependant, la mise en pratique systématique du principe d’ataraxie permet de s’éviter bien des tourments. Pour ma part et si je devais travailler à nouveau -mon invalidité ne sera pas toujours valide-, je romprais toutes les attaches qui m’entraveraient, tous ces liens qu’on a tissé par peur de la solitude -qui est d’être avec soi-même- et qui nous rendent plus seuls que jamais. Je vendrais mes quelques biens, je viderais mes comptes banquaires -enfin, ce qu’il y a- et j’irais me finir dans une tribu de Nouvelle-Calédonie ou d’Haïti car là où il y a des pauvres plus pauvres que soi, on ne peut qu’être utile.
Vallée du chelif
Ici, c’est mort. Résister me direz-vous. Pour quoi faire si ça n’évite pas d’être taciturne ? ou même de tourner en rond -nos blogues finissent par se répéter. Mais je vais reprendre mes périgrinations bloguesques et alzaziennes en attendant que l’hiver passe et que mon état de finance s’améliore ; ça coûte cher le plaisir et je vous en offre un vague aperçu avec ces quelques clichés. Si nos sens nous trompent parfois, bien que ce soit toujours le cerveau qui déconne, je me suis délecté des couleurs automnales que prenait la vallée du Chelif. Dans l’avion, à l’aller comme au retour, j’ai feuilleté une revue de philosophie qui présentait un bref mais enrichissant éventail de l’histoire de la philo. Autant m’en servir dans mes prochains articles…
Talweg

L’EPISTEMOLOGIE

Posted in Epistémologie, Le vrai le faux occidentaux avec des tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 1 septembre 2009 by alzaz

L’EPISTEMOLOGIE OU L’ETUDE DU SAVOIR NOBLE

PythagoreChez les Grecs de l’Antiquité, la connaissance était de trois sortes :
- la « gnomè » ou savoir vulgaire ; celui du grand nombre guidé par l’intuition (instinct) ; c’est un savoir entaché de fausseté, de croyance, de superstition…
- « l’épistémè » ou savoir noble ; celui du philosophe, de l’érudit, du savant ; de l’amateur de vérité,
- le « noûs » où savoir total et sagesse ne font qu‘un.

Science et RenaissanceChez nous, la plèbe d’aujourd’hui, savoir, connaissance et science se confondent facilement mais je prendrai le mot « science » ainsi que le font les anglo-saxons, c’est-à-dire comme expression des connaissances du moment (épistémè) en général et au sens large – chez les Français, la tradition l’associe davantage à la technicité et à la méthode dite scientifique. D’où, la traduction du terme épistémologie par « théorie de la connaissance » : autrement dit la critique et l’analyse du savoir comme expérience débordant la science.

La Sorbonne
Chez nos Antiques, réflexion philosophique et science étaient indissociables et cette cohérence venait en partie de ce que la science de l’époque manquait d’une grande pluralité. La complexité de la science moderne, ou science au sens strict, a créé une démarcation assez nette entre les champs philosophique et scientifique. Cependant, au fur et à mesure des découvertes post-coperniciennes, la promesse d’un bonheur humain totalement conditionné par la science ne semblant pas se réaliser, nombre de philosophes ont polémiqué sur la portée et la valeur de cette connaissance.

Par ailleurs, cette multiplicité des domaines scientifiques et des procédures conceptuelles qui les accompagnent devraient nous empêcher d’employer le mot « science » au singulier car se pose le problème de son unité. Les sciences, donc, ont leur histoire qui devra aller de paire avec toute réflexion philosophico-épistémologique si l’on veut un tant soit peu redonner une unité au savoir humain.

Cercle de cultureActuellement, l’accélération du progrès scientifique et les pouvoirs que confère le savoir à ceux qui le détiennent sonne l’urgence d’une réflexion à la fois épistémologique (valeur de la science), éthique (raison de la science) et politique (rôle de la science). A ce « capitalisme » scientifique par accumulation de savoirs et qui peut générer des confusions mentales et des dérives, vient se rajouter la mode répandue pour ce qui paraît surnaturel, incompréhensible et irrationnel. Encore faut-il rappeler que science et subjectivité ne doivent s’accorder ; l’une relevant de la raison universelle, l’autre étant le produit d’une émotion spécifique à chacun. Le philosophe s’en tiendra à une approche de la science déshabillée du monde des passions.

Qu’on ne s’y méprenne pas, s’il m’arrive parfois de traduire « épistémologie » par « science de la science », il s’agit en fait d’un raccourci assez réducteur mais qui permet au profane de s’en faire une idée. L’épistémologue devra se pencher tout aussi bien sur l’histoire des sciences (actes) que sur les oeuvres littéraires qui les concernent (philologie); il s’attellera à une étude sociologique de leur organisation et des institutions scientifiques ; il devra également cerner leur incidence dans la vie sociale. Ce, afin d’en connaître seulement le contexte. La démarche sera complète après travail philosophique, avec pour seules mais cruciales contraintes de ne point sombrer dans l’idéologie scientiste ou antiscientifique et de faire preuve constante d’humilité ; l’épistémologue ayant beau être savant il n’en est pas moins homme… faillible. Ainsi, d’après Gilles Gaston Granger, la classification suivante :

La philosophie de la science ou l’épistémologie post-cartésienne :

René DescartesC’est Descartes qui marquera la première grande étape de l’épistémologie. Sa réflexion le portera dans un premier temps à exprimer la notion de « rationalité de l’étendue » en réduisant la géométrie à une algèbre, c’est-à-dire au calcul. C’est donc la mathématique qui nous permet, selon le philosophe, de connaître, sans ambiguïté et dans leur être même, les substances matérielles.

Mais Descartes marquera aussi son temps par l’importance qu’il attribuait à l’expérimentation. Mais l’expérience peut confirmer par les résultats une hypothèse déduite par raisonnement méthodique sans pour autant que celle-ci puisse être démontrée. Lorsqu’il ne pouvait démontrer la cause d’un phénomène, il s’appuyait sur la puissance divine.

La philosophie transcendantale ou l’épistémologie post-kantienne :

Emmanuel KantKant a établi un lien très fort entre l’objet de la science et son prolongement direct, l’objet perçu. Il développa ainsi sa théorie de la « rationalité de la perception ». C’est parce qu’il y a des formes a priori, c’est-à-dire prédéterminées, de la perception que la science devient possible. Chez Kant, la physique devient le modèle le plus complet de la connaissance scientifique de ce monde, connaissance prise comme activité de « l’entendement ». C’est sur la notion d’a-priori que le regard des épistémologues se portera car, si notre science nous permet bien a priori de décrire les objets physiques, les règles établies relèvent davantage d’un choix opportun que de contraintes incontournables inhérentes à la pensée humaine. On pourrait tout aussi bien arriver à décrire ce monde comme si l’univers était non euclidien.
La critique de la conception kantienne de la science a conduit surtout à rejeter l’idée de finalité dans l’univers dès lors qu’on a pu formuler une théorie de l’évolution de la vie assez cohérente et ne reposant sur aucun a priori divinement transcendantal.

 La philosophie de la logique ou l’épistémologie post-russellienne :

Bertrand RussellPlus contemporain est Bertrand Russell, philosophe qui opposera au rationalisme kantien de la perception son rationalisme du langage. Son œuvre épistémologique reposera sur la mise au point d’un système symbolique aux règles rigoureuses permettant de dépasser le champ mathématique de la science et de faire apparaître la forme logique de cette dernière. Russell était assez préoccupé par la nécessité idéale d’une expression logique du savoir.
Après la mathématique géométrique vue par Descartes et la physique prédéterminée vue par Kant, les sciences naturelles puis les sciences humaines feront l’objet, grâce à Russell, de la philosophie analytique tendant à montrer l’impact de la langue naturelle sur la pensée scientifique autant que sur la pensée en général.

billmirror

Dans la rubrique « Le vrai le faux occidentaux », vous avez pu lire cinq textes d’inspiration épistémologique (L’ARCHE DE NOE ET LA SCIENCE, LE FAUX LE VRAI, GOETHE L’HERESIARQUE, EVOLUTIONNISME ET SPIRITISME : LE CAS WALLACE et CANTOR, L’INFINI ET DIEU) dans lesquels le spécialiste reconnaîtra les trois courants de pensée. Je tenais à y montrer qu’il n’y a pas de science possible sans objectivité maximale, c’est-à-dire que le sujet observant doit s’effacer autant que faire se peut devant l’objet observé ; il fallait également entendre que le rationnel doit se rendre maître de l’irrationnel en s’appuyant sur une logique mathématique et de langage, dénuée d’a-priori et de finalité idéologique.

ScientologieDe l’erreur irrationnelle et/ou idéologique naissent le scientisme (la science peut tout), l’occultisme (le savoir comme mystère) et l’ésotérisme (le savoir est caché au vulgum pecus). Au lieu de servir de phare pour éclairer la marche de l’humanité, la science pourrait conduire aux pires des régimes totalitaires. L’homme est avant tout poète, conçu pour le rêve, à l’égal des dieux comme créateur d’idées, à leur image en terme de puissance, encore ne faudrait-il pas en oublier la supposée sagesse absolue.

Je soulignerai pour terminer, le malheureux amalgame fait entre vérité et réalité. Que ne m’affirme-t-on pas lors de discussions, et c’est paradoxal, que la vérité n’existe pas, en enchaînant une phrase avec son bien faux synonyme : « …surtout que la réalité blablabla ». Précisons tout de même : chacun construit sa réalité, une réalité parmi les 6,5 milliards d‘autres, alors que la vérité « est », unique, universelle. Nos cinq sens, lorsqu’ils sont intègres, ne nous trompent pas en vérité, c’est notre Ego qui s’en charge. Alors comment distinguer le vrai du faux ? Le faux, nous le fabriquons comme « vérité » pour arranger ou flatter l’Ego ; quant à la vérité, c’est ce qui, le plus souvent, nous blesse et nous gène profondément, nous qui vivons dans le mensonge organisé. Ce qui m’humilie, qui me rappelle à mon humilité (humus = terre), est fréquemment Vérité.

CANTOR, L’INFINI ET DIEU

Posted in Epistémologie, Le vrai le faux occidentaux avec des tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 16 août 2009 by alzaz

Georg Ferdinand Ludwig Philipp Cantor (3 mars 1845, Saint-Pétersbourg – 6 janvier 1918, Halle), dit Cantor tout court, génie mathématicien… Rassurez-vous, je vous passe la majeure partie des raisonnements sur l’infini.

Georg CantorAutre fait de la science qu’ausculte, dans les années 1970-1980, l’épistémologue Pierre Thuillier. Son opinion est celle du penseur qui se veut objectif ; il écarte donc l’existence d’arrière-monde, par respect du principe d’économie, pour ne composer qu‘avec celui-ci. Le scientifique, tout comme l’épistémologue par ailleurs, cherche à comprendre les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on voudrait qu’elles soient. L’alchimiste, grand enfant bourré d‘imagination, ne trouve presque jamais l’objet de sa quête et pourtant nombre de « savants » pensent un jour réussir à montrer que Dieu ne joue pas aux dés ou encore qu’il a écrit l’Univers en langage mathématique. Ce sera le cas de ce mathématicien de génie auquel on doit tout de même la découverte des ensembles mathématiques -science qui a mis près d’un siècle à s’imposer dans les programmes scolaires des années 1970 avant d’être abandonnée tant elle est difficilement assimilable par les élèves. L’amour des mathématiques que les hommes attribuent à Dieu ne date pas d’hier. Platon pensait très fort que les dieux passaient une bonne partie de leur temps à faire de la géométrie. Johannes Kepler était persuadé que celui d’Abraham avait écrit le monde sur une partition musicale, la musique étant une forme particulière dans la mathématique, chaque planète possédant un gamme propre ; cela n‘a pas convaincu la communauté des mathématiciens. Leibniz, de son côté, déclara que le monde était tout bonnement le résultat d’un calcul divin.

La géométrie au Moyen-ÂgeAvant le XVIIème siècle, l’Eglise a joué un rôle assez remarquable dans l’évolution des mathématiques. Elle en était aussi le frein, paradoxalement. Les Lumières ont permis au moins d’effectuer une répartition des tâches, les mathématiciens s’occupant peu à peu uniquement de mathématiques et l’Eglise devant se contenter de théologie. Les mathématiques ne doivent avoir aucun lien à la morale, elle ne font que produire des axiomes, des théorèmes et résoudre des équations… Cantor est un mathématicien, il n’y a pas de doute ; on lui doit non seulement la théorie des ensembles mais aussi tout un champ d’investigation laissé libre après sa mort sur les nombres transfinis (gasp !) et l’hypothèse du continu concernant les liens entre ces nouveaux ensembles (re-gasp !).
Thuillier lui reproche immédiatement d’avoir copiné avec le pape Léon XIII et n’hésite pas à le traiter de « dernier des obscurantistes ». Si c’est le droit de Cantor de vouloir prouver la compatibilité de ses théories avec celles de l’Eglise, l’on est en droit également de douter du bien fondé d’une telle croyance. Mais il serait dommage de rejeter par ignorance volontaire des questions qui taraudent l‘homme depuis toujours, la métaphysique l’habitant tout autant que la science l‘attire. Je dirai même que le non-naturel complexe lui sied beaucoup plus dans la réalité que le simple vrai (Relire Le faux le vrai).

Augustin de Thagaste (saint-)Toute la problématique de Cantor réside dans le fait que le monde est bien infini, comme l’affirma Giordano Bruno avant d’être mis sur le bûcher en 1600, et que cet infini échappe à notre sens, même mathématique. S’appuyant sur les écrits de (saint) Augustin (Vème siècle) qui affirme par démonstration théologale que Dieu seul peut penser l’infini comme une chose complète (!), Cantor veut offrir à l’humanité la possibilité d’approcher cette capacité divine en créant la notion d’infini actuel ou infini donné de façon immédiate ou encore infini complètement déterminé (re-re-gasp !). Il invente pour ce faire la notion de nombres transfinis. Pour donner un exemple, je peux citer l’ensemble de nombres pairs qui représentent bien un ensemble infini de nombres mais appréhensible par l’esprit bien qu’il soit difficile de le faire réellement. L’ensemble des nombres pairs serait donc constitué de nombres transfinis. Le fait de définir quelque chose d’infini, par définition incohérent, en a fait bondir plus d’un. On ne peut en effet délimiter quelque chose qui n’a pas de limite. Pour ceux qui ne suivent pas, quel est le plus grand des nombres pairs ? Vouloir se faire précis dans l’infini est impossible. On peut toujours aller plus loin ou, à l’inverse pour ce qui est de l’infiniment petit, on peut toujours diviser un peu plus un intervalle. Définir l’infini est un paradoxe sur lequel certains s’acharnent encore.
Thomas d'Aquin (saint)Pas d’accord avec Cantor était l’Eglise au départ car elle s’en tenait à ce qu’avait écrit (saint) Thomas d’Aquin : Dieu seul est infini et Il n’a pas un seul de ses doigts de pieds dans la nature, dont elle s’entête sur sa présumée finitude. Il semblerait qu’Augustin la convainquit du contraire, au moins partiellement, l‘Eglise n‘ayant pas encore adopté l‘attitude panthéiste. Ce sont les mathématiciens qui commençaient à tourner le dos à Cantor qui n’arrivait pas à formuler la nouvelle axiomatique sur son infini actuel.

Les différents ensembles des nombresRappelons que les nombres peuvent être placés selon leurs propriétés dans différents ensembles. Si les nombres naturels (N) ont mis des milliers d’années à se faire concept, il en a été plus rudement mais moins durablement pour les nombres irrationnels et complexes. Le plus dure ayant été de leur donner une définition claire et de monter un système mathématique sans contradiction dans la pratique. Cantor est bien conscient de cet impératif.
Afin de satisfaire à l’ordre mathématique, il énonça que les nombres transfinis n’étaient dans un certain sens que de nouveaux nombres irrationnels, qui ne posaient plus aucun problème, eux, à la raison. Ainsi, juste après un nombre entier n donné, il existe un nombre w tel qu’il est le plus petit nombre qu’on peut déterminer et plus grand que cet entier (groumf). Le petit génie ne résolvait pas pour autant le problème d’infini actuel pour ses « irrationnels » transfinis…
L’opposant le plus farouche à Cantor fut le mathématicien Léopold Kronecker. Pour lui, les jongleries avec les nombres infinis sont à proscrire et les irrationnels ne sont que des symboles sans existence formelle -pourtant, ils sont bien réels puisqu‘on les utilisent. Le monde est après tout fait de choses entières, donc finies.

NombresConscient de l’exactitude de cette vision, il n’en démordait pas moins en affirmant qu’en se cantonnant au simple rationalisme on s’empêchait de progresser. Il fallait donc aborder la problématique du transfini par le questionnement, jusque dans l’irrationalité s’il le fallait, en se jetant dans la pure métaphysique, pourquoi pas. Simple rappel, la métaphysique est à mettre en rapport avec le pourquoi des choses quand la science n’est lié qu’à leur comment. Une bien grande différence.
C’est alors que Cantor se livre à une joute intellectuelle sur la subjectivité des nombres : ou bien les nombres entiers existent en définition dans la pensée (immanence des nombres ou réalité intrasubjective), ou bien ils existent dans le monde extérieur (transience des nombres ou réalité transsubjective). Que les nombres soient idéaux ou physiques, ils sont dans tous les cas bien réels. Le mathématicien ne crée pas au sens strict mais met à jour des choses qui existent déjà dans l’Univers (le grand tout auquel on appartient). Cantor est alors persuadé d’avoir réglé la question et de pouvoir enfin s’adonner aux mathématiques libres.
Il semblerait que l’obsession d’un dieu intervenant mathématiquement dans la vie de tous les jours ait empêché Cantor de rendre formels ses nombres transfinis. Il s’est lancé à corps perdu dans une sorte de spéculation ontologique par laquelle il n’invente pas au sens de mettre à jour de l’existant mais crée un arrière monde pour ses fameux nombres tout comme Platon en fait un pour les idées-formes (Relire C’est quoi l’idéal ?).

Léon XIIIC’est ici qu’entre en scène l’Eglise. Cantor s’en remet à elle pour intégrer sa nouvelle théorie sur l’infini à la théologie du Vatican et écrit à ce propos : « Pour la première fois, grâce à moi, la philosophie chrétienne disposera de sa vraie théorie de l’infini ».
Cela ne pouvait tomber mieux car quelques temps auparavant, le pape Léon XIII avait publié une encyclique (Aeterni Patris) appelant au rapprochement de l’Eglise et de la science. Non pas par soucis subit d’une réalité matérialiste de celle-ci mais plutôt pour damer le pion aux mécréants et leur indiquer « comment il fallait s’y prendre pour se réconcilier avec les vrais principes de la philosophie chrétienne. » Cela gratouillait depuis des lustres quelques scientifiques qui s’empressèrent de créer un mouvement dit néo-thomiste.

Giordano BrunoC’est donc dans un esprit théologien que l’on s’est emparé de l’infini cantorien, chacun le mettant à sa petite sauce pour défendre sa propre conception du monde divin. Même les critiques restent d’ordre théologal. Si pour nous il est difficile de concevoir la complétude de l’infini, Dieu ne connaît pas cet inconvénient car il voit l’ensemble des nombres tel qu’on n’a pas besoin d’en rajouter un (balèze quand même ce dieu, normal, c‘est Dieu). Le nombre p qui ne finit jamais en décimales serait en fait un nombre fini dans l’idéal ! Tout les mathématiciens, même les plus séduits par la théorie de Cantor, n’arrivent toujours pas à concevoir les nombres comme des entités existant dans la réalité du monde (transience). Un nombre est-il concret ou abstrait ? La question semble sans solution. Toujours est-il que Cantor se heurtait aux théologiens méfiants de ce que la notion d’une nature non naturée car infinie nous conduirait au redoutable panthéisme (Dieu partout dans la nature, donc en l’homme -> sans péché…). Au diable le spinozisme, au bûcher les Giordano Bruno !
Pour plaire au pape, Cantor explique qu’il y a une différence entre l’infini absolu de Dieu (Infinitum æternam increatum sive Absolutum) et l’infini actuel du mathématicien (Infinitum cratægus sive Transfinitum). Seul le deuxième est à notre portée, nous voilà rassurés, l’infini du transfini n’est pas infini (sacrés théologiens). Ouf ! On l’a échappé belle. Nous n’abritons aucune parcelle divine. Une acceptation ecclésiale qui ne faisait que conforter un peu plus, en tout cas, notre mathématicien de génie.

Dieu, mystique croyanceLe rapport qu’a entretenu Cantor à l’Eglise pose des questions si l’on veut comprendre sa démarche. Certains le disent d’origine juive alors qu’on le sait baptisé et éduqué dans l’Eglise évangélique luthérienne. Comment ce rapprochement soudain a-t-il pu avoir lieu entre le mathématicien et l’Eglise catholique ? Rappelons que Kronecker était tellement opposé à Cantor qu’il est allé jusqu’à essayer d’interdire une de ses publications. Un journal important lui a d’ailleurs refusé l’édition de sa nouvelle théorie des types d’ordre. Peu l’encourageaient, il faut le reconnaître.
Vers l’âge de 40 ans, à la même époque, il fait une dépression nerveuse qui l’oblige à consulter les psychiatres puis, vers la fin de sa vie, à des internements de plus en plus fréquents en hôpital psychiatrique. Peut-être a-t-il trouvé du réconfort auprès des gens d’Eglise mais une chose est certaine, adolescent il avait manifesté déjà un côté mystique en évoquant ses pouvoirs qu’il tenait de Dieu. Au premier temps de sa dépression, les lettres que nous avons de lui montrent comment il se sert de cet argument pour défendre sa thèse : ce n’est pas Cantor qui l’avait écrite mais Dieu qui la lui avait inspirée.
Son engouement mystique lui fera même dire qu’il aura finalement mieux servi Dieu et l’Eglise que les mathématiques, qu‘il reconnaît apparemment comme inférieures à la foi catholique.

PsychiatriePersuadé d’avoir dévoilé un grand mystère pour le meilleur de l’humanité, celui de la puissance divine, il mourra pathologiquement bien atteint. De deux choses l’une, ou bien on le juge fou depuis son plus jeune âge et son œuvre ne doit être appréhendée que de manière formelle, mathématique ; ou bien c’est un génie et l’on doit aborder sa théorie avec la plus grande attention, « au niveau de la révélation ontologique », comme « une théologie mathématique » selon les expressions de Pierre Thuillier.
Si tout cela a du sens, si Cantor a bien été un illuminé au sens de la lucidité et non au sens pathologique, il est possible qu’un jour on tire quelque grande chose très positive de sa vision de l’infini transfini. A condition seulement d’accepter en même temps une certaine métaphysique idéaliste dans la science. Vade rétro disent les vrais scientifiques, ça pas possible sans déconstruire la science.
Dernier petit rappel : la Renaissance a été le temps de la déconstruction du christianisme, il en faudrait une autre pour faire un monde qui dépace à nouveau ses limites.
Illusion de couleursFixez le point central le temps qu’il est nécessaire… magique ou scientifique ?

EVOLUTIONNISME ET SPIRITISME : LE CAS WALLACE

Posted in Epistémologie, Le vrai le faux occidentaux avec des tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 1 août 2009 by alzaz

Encore de l’épistémologie à la sauce Pierre Thuillier (1) (2), regard critique de la connaissance. Voici un texte (de ma facture avec l’aide de Thuillier) montrant qu’il est bien difficile au scientifique le plus compétent de ne pas sombrer dans une explication métaphysique du monde. Rappelons que la science impose, avec la plus stricte rigueur, au chercheur d’observer les phénomènes, en tant qu’objet et non comme sujet (Relire Goethe l’hérésiarque), la vérité ne se révèlant qu’à l’être froid, dépourvu d’émotions et de sensibilité, étranger à l’idéologie. Etre objectif dans l’absolu, aucune place à la subjectivité, chose à mon sens impossible…

Alfred Russel WallaceAlfred Russel Wallace, né en 1823 et mort en 1923 a joué un tel rôle dans l’émergence de la théorie générale de l’évolution qu’on aurait tout aussi bien pu parler de « wallacisme » à la place de darwinisme. Wallace fût un évolutionniste accompli et reconnu comme l’un des plus grands de son époque. L’histoire en a voulu autrement et l’on ne parle que de néo-darwinisme aujourd’hui, oubliant peu à peu le co-inventeur de la théorie la plus célèbre de la biologie. Si l’on a ce trou de mémoire empêchant le rayonnement de ce savant qui n’est après tout mort qu’au XXème siècle, il y a sans doute des raisons qui ne vont pas sans rappeler l’affaire Goethe (Lire Goethe l’hérésiarque) bien que Goethe soit un piêtre scientifique. En effet, Wallace s’est quelque peu ridiculisé en prenant le parti du spiritisme, très en vogue à la fin du XIXème siècle.
Wallace, pour un scientifique tout à fait rationnel, croyait aux esprits, irrationnel donc. Car il est difficile, voire impossible, de faire croire que les tables peuvent tourner « toutes seules » et communiquer en plus avec les vivants, à un esprit… scientifique. Cependant, l’histoire des sciences a montré plusieurs cas de scientifiques « objectifs » ayant puisé aux sources de mythes paraissant pourtant aberrants pour établir de bonnes théories. Phénomène assez rare il faut le reconnaître et la chute dans l’erreur était beaucoup plus fréquente.

Médaille Darwin-WallaceOrthodoxe rigoureux en matière d’évolutionnisme, Wallace se dît témoin de cas d’apparition spectrales même en plein jour alors que le phénomène, qui prenait seulement naissance dans les années 1870, se passait habituellement dans l’obscurité.
Son ouvrage remarqué sur « le Darwinisme » témoigne de sa maîtrise des concepts scientifiques et ce n’est pas Darwin qui insista le plus sur le rôle de la sélection naturelle, c’est Wallace qui le fît. Darwin avait dû revoir les termes de sa théorie après avoir essuyé les ires de la société toute entière qui refusait que l’homme descendit du singe et que son livre « l‘Origine des espèces » avaient suscité dans le monde entier.

EncéphalisationSur les origine de l’homme, par contre, Darwin semble plus clair. Wallace, très éloigné du mode de pensée darwinienne, pensait que l’évolution de l’homme s’était faite en deux temps :
- la sélection naturelle aurait joué son rôle dans les débuts de l’humanité, s’exerçant sur les premiers hommes comme elle le fait pour les animaux. Ce serait elle qui aurait donné à l‘homme, par modifications successives, sa forme d’homme. Cette période aurait, toujours selon Wallace, donné les différentes races humaines.
- la seconde phase de l’évolution ne joue plus sur le corps, la sélection naturelle ne s’imposant plus que sur le mental et la morale.
Wallace distinguait donc l’homme de l’animal sur un point qu’il trouvait « révolutionnaire » puisque par ce biais, l’homme transcendait la nature, lui était supérieur, ce qui aurait pu le mettre en phase avec l’idéologie anthropocentriste toujours active en cette fin de XIXème siècle. Les théories eugénistes allaient avoir un bel avenir. Toujours est-il que l’Européen allait, très « naturellement » supplanter et même éliminer les races d’hommes inférieures.
Tintin au CongoWallace revint sur ses dires un peu plus tard, jugeant que la sélection naturelle n’avait pu jouer sur le mental de l’homme bien qu’elle le fît sur l’encéphalisation. Sa nouvelle vision allait améliorer la première. En effet, il prétendait que la sélection naturelle n’était en rien responsable du développement de la conscience chez l’homme, le sauvage ayant un cerveau qui ne lui sert à rien ! Pour Wallace, l’homme aurait développé cet organe dès le début. Or, si la sélection ne « choisit » que les bons modèles, il ne se peut que le cerveau en ait subi la charge puisqu’il ne sert pas au bon sauvage. Autrement dit, si la sélection naturelle avait joué sur le cerveau, le sauvage n’en possèderait un à peine mieux développé qu’un singe ; or, le sien est à peine inférieur à celui d’un blanc occidental ! Le mythe du bon sauvage traîne encore parmi nous.

Homme PréhistoriqueL’homme préhistorique possédait de fait une super machine dans la tête mais elle ne lui servait à rien. De même, il avait était pourvu d’une main trop perfectionnée pour ce qu’il en faisait. Idem pour le langage, ses cordes vocales lui auraient été données trop tôt… La sélection naturelle est aveugle puisqu’elle ne prévoit pas de l’utilité des organes qu’elle sélectionne, ce qui le gène sur le plan d’une évolution morale de l’homme. Pour expliquer sa théorie bourrée de lacunes, il alla même évoquer « un certain pouvoir », « une cause inconnue », « des initiatives supérieures » qui font bien penser à quelque intervention de l’au-delà. L’intervention d’un « agent intelligent et doué d’une certaine puissance » est nécessaire pour que sa théorie puisse fonctionner. Grosse erreur que fît Wallace que d’avancer vers une théorie finaliste de l’évolution : il y aurait un but à la création. L’Eglise pouvait applaudir, elle si mal menée à ce propos.
Electricité statiqueLyell, ami de Wallace et de Darwin, prit le parti du premier : « j’accueille volontiers la suggestion de Wallace selon laquelle il y a peut-être une suprême volonté et puissance qui […] peut guider les forces et les lois de la nature. » Wallace ne se limitait pas à l’intervention d’un dieu mais y voyait celles d’autres intelligences. L’homme semble par trop éloigné de son ancêtre animal si bien qu’il voit dans l’œuvre humaine « le travail intérieur d’une nature supérieure qui ne s’est pas développée au moyen de la lutte pour l’existence matérielle » et il existerait « un univers invisible, un monde de l’esprit auquel le monde de la matière est entièrement subordonné. » Mélange d’ésotérisme et de science objective, Wallace rattache à ce monde des esprit des concepts tels que la gravitation, la cohésion particulaire, les forces chimiques, les forces de radiations et l’électricité.

SpectresCe revirement de pensée sur la sélection naturelle s’est faite au moment même où Wallace se convertissait au spiritisme. N’oublions pas que la psychiatrie fait des progrès concomitants à ceux que font les autres domaines scientifiques. Les phénomènes psychiques sont interprétés depuis peu. Freud n‘est pas encore intervenu et ces interprétations sont donc parfois d‘ordre spiritualiste. Il était alors permis de naviguer entre scientificité et imaginaire extra-scientifique, et il n’y avait aucun mal à parler de « sciences parallèles » tout en restant conformes aux canons de la science objective. Il s’agissait d’investigations avant tout, après tout.

Mais Wallace a fréquenté les spirites dès ses vingt ans. Les expériences occultes ne lui étaient pas inconnues avant son revirement de 1869 et il témoignera plus tard sur 400 pages de phénomènes particulièrement bizarres et des plus étranges. C’est même en scientifique qu’il se penchait sur ces événements et qu’il vérifiait systématiquement tout ce qui lui était rapporté.

Harlingue ViolletLes objections qu’on lui fait, il les aborde sereinement. Il y a du vrai dans cet invraisemblable, les journaux font foi de ce qui se passe ici et là, enfin, ils relatent bien des faits inexpliqués. A l’époque, nombre de savants ont un penchant avoué pour cette science parallèle qu’est le spiritisme (spiritualisme en anglais) et, a par exemple contribué au courant Camille Flammarion. On n’hésite Camille Flammarionpas à parler de véritable science expérimentale. Wallace, en bon observateur dans le domaine des sciences naturelles, reconnu par ses pairs comme théoricien de valeur sûre, assure que les phénomènes spirites sont aussi bien établis que ceux qu’étudient les scientifiques.

ParanormalFidèle à la méthode d’investigation empirique scientifique, wallace croit tout de même à « l’existence d’intelligences extra-humaines de degrés variés » et à « la faculté pour certaines intelligences, bien qu’ordinairement invisibles et intangibles pour nous, de […] produire action et matière, et d’influencer nos pensées. » Tout au long de son livre « Miracles and Modern Spiritualism », il associe les fameux « miracles » au résultat « d’une rigoureuse induction des faits ». Or, l’on sait que Wallace, avant sa conversion au spiritisme, était matérialiste et ne se plaisait guère dans les concepts du christianisme, leur opposant un scepticisme philosophique à toute épreuve. Dieu lui parle moins que les esprits, reconnait-il parfois. D’un autre côté, les théories spirites sont sensées pouvoir expliquer et même légitimer scientifiquement les mystères chrétiens placés sous le signe du miracle et de l’immortalité de l’âme. Wallace frappe fort quand il affirme que le terme « miracle » ne convient absolument pas puisque tout est naturel dans cette histoire et ce sont les opposants au spiritisme qui ne peuvent admettre que les esprits n’ont rien de surnaturel. Ainsi, il croit prouver « scientifiquement » que la prière peut être efficace dans le cadre même des lois physiques fixées naturellement pour l’univers. Toujours est-il que l’adoption de positions ésotériques par Alfred Russel Wallace a pu le gêner pour établir une théorie scientifiquement validée sur la Sélection Naturelle et clouer au poteau Darwin. L’existence d’esprits extra-humains intervenant dans le développement de l’humanité était incompatible avec une sélection naturelle purement sélectionniste comme l‘impose la vision moderne de l’évolution qui se fait en aveugle une sélectionniste par « le hasard et la nécessité ». Dans l’esprit de Wallace, la nature mentale et morale de l’homme nécessitait « autre chose », une autre « cause » pour demeurer. Même s’il était conscient du problème qu’il posait à la communauté des « savants » de l’époque, il ne pouvait écarter l’existence de forces inconnues et d’agents spirituels.

Sous la pression, il tentait d’écarter l’idée de l’intervention de ces forces mystérieuses sur l’évolutionnisme. Mais en son for intérieur, il le regrette vivement ; pour lui, le spiritisme se base sur des faits et « il sera susceptible de nous rendre raison de plusieurs de ces phénomènes résiduels que la Sélection Naturelle ne suffit pas à expliquer. » Il pense donc que le spiritisme est tout simplement complémentaire au darwinisme.
Paranormal médiumnitéIl est difficile de dire aujourd’hui si Wallace a été influencé par les insuffisances de la théorie de Darwin concernant l’évolution de l’homme pour trouver une « explication » surnaturelle ou bien si ce sont ses convictions spirites forgées depuis sa jeunesse qui l’y ont poussé. Il existe toutefois des documents qui font pencher l’épistémologue Pierre Thuillier pour la thèse de Malcolm Jay Kottler (Wallace se serait directement appuyé sur ses convictions spirites pour formuler sa propre interprétation théorique de l’origine de l’homme) ; Dans une lettre adressée à Darwin, Wallace écrit : « Mes opinions sur le sujet ont été modifiées seulement par la considération d’une série de phénomènes remarquables, physiques et mentaux, que j’ai été en mesure de soumettre à un contrôle complet et qui démontre l’existence de forces et d’influences pas encore reconnues par la science. » Certitude qu’il ne fait que confirmer dans ses déclarations. Sachons qu’à l’heure actuelle, les recherches officielles américaines et ex-soviétiques sur le paranormal ont été reléguées à un rang très lointain dans l’ordre des budjets alloués. La France, pour sa part et en bon pays cartésien, n’a jamais sombré dans la psychose pseudo-scientifique. On attend toujours les preuves de ces fâmeux esprits ou encore de l’existence de Dieu. Rien n’est incompatible entre la science et ces notions si leur existence « matérielle » est démontrées autrement que par le « raisonnement » par ailleurs.

Guillaume OckhamAu XVIème siècle, le philosophe anglais franciscain Guillaume Ockham posait l’énoncé suivant, plus connu sous le vocable de “Rasoir d’Occam” : « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem ». Autrement dit, « Les entités ne doivent pas être multipliées par delà ce qui est nécessaire », ce principe ayant pris le nom de « principe d’économie » selon lequel : « quand deux hypothèses sont en concurrence et qu’on ne peut pas les départager pratiquement, par l’expérimentation scientifique par exemple, on choisit la plus simple. C’est-à-dire, qu’on choisit celle qui possède le moins d’hypothèses, ou celle dont les hypothèses sont les plus facilement démontrables. » On peut donc faire le reproche à Wallace le scientifique d’avoir violé ce principe en créant au besoin des entités transcendantes.
Le deuxième reproche que lui ferait l’épistémologue, c’est d’avoir fait étalage de ses convictions personnelles, en prosélyte lorsqu’il tentait de convertir ses collègues au spiritisme. Le scientifique n’a pas à militer pour des causes extra-scientifiques ou bien il doit adopter un autre principe, celui de la séparation (je pense immédiatement à Albert Jacquard qui ne mélange pas génétique et déterminisme social). Or, Wallace se plaisait à plaider pour des causes non scientifiques, on l’a vu, et comme ses prises de positions politiques en faveur du socialisme ou sur le droit de vote des femmes dans son pays le montrent. L’idéologie, on le sait, fausse la perception scientifique et risque de mener sur de fausses bonnes voies.
Wallace a souffert de ces désaccords et le reconnaîtra dans la préface de son livre sur les « Miracles » : « Je n’ignore point que mes confrères scientifiques ont bien de la peine à se rendre compte de ce qu’ils tiennent pour ma chimère ; et je suis persuadé que le peu d’autorité que je peux avoir acquis autrefois dans les débats relatifs à la philosophie de l’Histoire Naturelle en a reçu une atteinte fâcheuse. »

Andy Gilmore art

Liens intéressants sur la science :
La science chez les grecs
La science énonce-t-elle des certitudes ?
Rien ne va plus en physique

L’HUMAINE COMEDIE, VANITAS VANITATIS

Posted in Le vrai le faux occidentaux, l'Ego avec des tags , , , , , , , , , , , , , , , on 16 juillet 2009 by alzaz

L'usine
Je surfe maintenant à vous en lasser, c’est certain, sur le faux le vrai, sans avoir rien défini. Vous devez être bien déçus. Idem pour l’Ego. On ne sait toujours pas ce que c’est. Je ne détiens rien. Je pressens. Et puis, le vrai le faux, l’Ego et toutes ces représentations mentales, ça n’est pas fixe et ça peut même surprendre en s’inversant. Pas de logique dès qu’on adopte une position métaphysique. Il faudrait rester scientifique, froid et objectif (sujet observant absent, lire ou relire Goethe l’hérésiarque), vainement à mon avis. Pas facile de se mouvoir dans cet inextricable fouillis en mouvance permanente. J’ai éfleuré les sujets, bien incapable que je suis d’exprimer clairement le tréfond de mes pensées. Je ne me comprends pas moi-même et trop faiblement cultivé. J’ai évoqué l’ego dans la relation qu’il peut avoir avec lui-même ; dans sa relation aux autres ego. J’ai abordé la notion qui nous étouffe tous : l’idéalisme ou l’arrière-monde des Idées. Ici, une synthèse de la grande dynamique humanesque égomorphique (sans prétention). Attention, c’est chargé plus que d’habitude.
La divine comédie 2Le titre de mon article : les hommes, les femmes, les enfants, les chiens et les chats etc ; une scène, légèrement dantesque pour ceux qui ont fait un rapprochement, avec ses diableries, ses tromperies, ses arrières-mondes, ses petits bonheurs. Mais je doute que les damnés de Dante soient les premiers sur la liste des partants pour les enfers (épicuriens, violents et rebelles, suicidés, brigands, sodomites…) ou alors peut-être les usuriers et toutes sortes de manipulateurs forts en tromperie. Pour faire court, la vie est un spectacle où les spectateurs sont les acteurs. Mais ils ne s’en aperçoivent pas souvent et l’oublient aussi vite que ça leur est venu. On peut découper le film en séquences, avec ses flash-back, ses contres plans, technicolor, et effets spéciaux garantis. Précision : on y meurt qu‘une fois. Si cela paraît évident, dans le film, ce n’est pas acquis pour la plupart des comédiens.

Le GolemLes images importent donc et elles sont de deux sortes : celles qui sont créées par le cerveau (rêve, imagination) et celles reçues par nos sens, perçues puis interprétées par l’encéphale. Les philosophes grecs décrivent bien celles du premier genre en les nommant « simulacres ». Sans rentrer dans le détail, je me permettrais la facilité d’appeler également les secondes simulacres par extension. Tout est donc simulacre. Dans un sens, non maîtrisé (rêve) ou abstrait (imagination) et dans l’autre, souvent faussées, les images peuvent l’être à cause de sens défectueux, d’un champ de perception corrompu ou d’une interprétation par le cerveau complètement originale. L’esprit est toujours responsable (esprit du corps ?). Et c’est lui qui s’invente le moi et tout le reste. Simulacres. Histoire grecque : « La légende raconte qu’un sculpteur chypriote tombe amoureux de l’oeuvre qu’il façonne; dans un élan de magnanimité, les dieux décident de l’animer. Devenue, par la volonté divine, femme et épouse de son créateur, cette dernière reste néanmoins un artefact qui, s’il est doué d’âme et de corps, n’en demeure pas moins un fantasme. Un simulacre, précisément. Artifice privé de modèle, le simulacre ne copie pas un objet réel, il s’y projette plutôt et l’escamote, il existe en soi. » (c’est pour Spartacus)

Simulacres
Reprenons le mythe de la caverne de Socrate. C’est une autre façon de comprendre les simulacres et cette divine, heu non, humaine comédie. Ils s’imposent à nous insidieusement, sournoisement. L’on croit savoir, l’on ne sait rien. L’on parle de conscience mais qu’elle est faible et, par étymologie, débile. Nous prenons ça gravement pour la réalité (hein magikW ? Pas la Vérité), propre à chacun :
« – Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l’entrée, ouverte à la lumière, s’étend sur toute la longueur de la façade ; ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes, en sorte qu’ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux ; car les liens les empêchent de tourner la tête ; la lumière d’un feu allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux ; entre le feu et les prisonniers il y a une route élevée ; le long de cette route figure-toi un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent entre eux et le public et au-dessus desquelles ils font voir leurs prestiges.
– Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des ustensiles de toute sorte, qui dépassent la hauteur du mur, et des figures d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, de toutes sortes de formes ; et naturellement, parmi ces porteurs qui défilent, les uns parlent, les autres ne disent rien.
– Ils nous ressemblent. Et d’abord penses-tu que dans cette situation ils aient vu d’eux-mêmes et de leurs voisins autre chose que les ombres projetées par le feu sur la partie de la caverne qui leur fait face ?
– Examine maintenant comment ils réagiraient, si on les délivrait de leurs chaînes et qu’on les guérît de leur ignorance, et si les choses se passaient naturellement comme il suit. Qu’on détache un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser soudain, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière, tous ces mouvements le feront souffrir, et l’éblouissement l’empêchera de regarder les objets dont il voyait les ombres tout à l’heure. Je te demande ce qu’il pourra répondre, si on lui dit que tout à l’heure il ne voyait que des riens sans consistance, mais que maintenant plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ; si enfin, lui faisant voir chacun des objets qui défilent devant lui, on l’oblige à force de questions à dire ce que c’est : ne crois-tu pas qu’il sera embarrassé et que les objets qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus véritables que ceux qu’on lui montre à présent ?
– Et si on le forçait à regarder la lumière même, ne crois-tu pas que les yeux lui feraient mal et qu’il se déroberait et retournerait aux choses qu’il peut regarder, et qu’il les croirait réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre?
– Et si on le tirait de là par force, qu’on lui fît gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâchât pas avant de l’avoir traîné dehors à la lumière du soleil, ne penses-tu pas qu’il souffrirait et se révolterait d’être ainsi traîné, et qu’une fois arrivé à la lumière, il aurait les yeux éblouis de son éclat et ne pourrait voir aucun des objets que nous appelons à présent véritables ?
− Il devrait en effet s’y habituer, s’il voulait voir le monde supérieur. Tout d’abord ce qu’il regarderait le plus facilement, ce sont les ombres, puis les images des hommes et des autres objets reflétés dans les eaux, puis les objets eux-mêmes ; puis élevant ses regards vers la lumière des astres et de la lune, il contemplerait pendant la nuit les constellations et le firmament lui-même plus facilement qu’il ne ferait pendant le jour le soleil et l’éclat du soleil.
– A la fin, je pense, ce serait le soleil, non dans les eaux, ni ses images reflétées sur quelque autre point, mais le soleil lui-même dans son propre séjour qu’il pourrait regarder et contempler tel qu’il est.
– Après cela, il en viendrait à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui produit les saisons et les années, qu’il gouverne tout dans le monde visible et qu’il est en quelque manière la cause de toutes ces choses que lui et ses compagnons voyaient dans la caverne.
– Si ensuite il venait à penser à sa première demeure et à la science qu’on y possède, et aux compagnons de sa captivité, ne crois-tu pas qu’il se féliciterait du changement et qu’il les prendrait en pitié ?
– Quant aux honneurs et aux louanges qu’ils pouvaient alors se donner les uns aux autres, et aux récompenses accordées à celui qui discernait de l’oeil le plus pénétrant les objets qui passaient régulièrement les premiers ou les derniers, ou ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner celui qui allait arriver, penses-tu que notre homme en aurait envie, et qu’il jalouserait ceux qui seraient parmi ces prisonniers en possession des honneurs et de la puissance ? Ne penserait-il pas comme Achille dans Homère, et ne préférerait-il pas cent fois n’être qu’un valet de charrue au service d’un pauvre laboureur et supporter tous les maux possibles plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?
– Imagine encore ceci : si notre homme redescendait et reprenait son ancienne place, n’aurait-il pas les yeux offusqués par les ténèbres, en venant brusquement du soleil ?
– Et s’il lui fallait de nouveau juger de ces ombres et concourir avec les prisonniers qui n’ont jamais quitté leurs chaînes, pendant que sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis et accoutumés à l’obscurité, ce qui demanderait un temps assez long, n’apprêterait-il pas à rire et ne diraient-ils pas de lui que, pour être monté là-haut, il en est revenu les yeux gâtés, que ce n’est même pas la peine de tenter l’ascension ; et, si quelqu’un essayait de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils pussent le tenir en leurs mains et le tuer, ne le tueraient-ils pas * ?
– Ils le tueraient certainement, dit Glaucon (seule tirade que j‘ai conservée).
– Maintenant il faut, mon cher Glaucon, appliquer exactement cette image à ce que nous avons dit plus haut : il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu dont elle est éclairée à l’effet du soleil ; quant à la montée dans le monde supérieur et à la contemplation de ses merveilles, vois-y la montée de l’âme dans le monde intelligible * , et tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie ; en tout cas, c’est mon opinion, qu’aux dernières limites du monde intelligible est l’idée du bien, qu’on aperçoit avec peine, mais qu’on ne peut apercevoir sans conclure qu’elle est la cause universelle de tout ce qu’il y a de bien et de beau ; que dans le monde visible, c’est elle qui a créé la lumière et le dispensateur de la lumière ; et que dans le monde intelligible, c’est elle qui dispense et procure la vérité et l’intelligence, et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse soit dans la vie privée, soit dans la vie publique.
» Platon in La République, Livre VII.
C’est long mais quel régal. A la fin, l’homme qui réalise la lumière, le soleil, les reflets, le soi etc, soit devient fou, soit est un sage. La suite, on la devine. Les fous, qui le sont moins que ceux restés dans leur caverne, et les sages qui y reviennent pour éveiller les autres, ne sont jamais bien appréciés dans le scénario qu’il faut absolument respecter.

Helicoide Catenoide
Tout ne serait qu’illusion. Freud écrit, dans « L’avenir d’une illusion » : « Ce qui caractérise l’illusion, c’est d’être dérivée des désirs humains ; elle se rapproche par là de l’idée délirante en psychiatrie, mais se sépare aussi de celle-ci, même si l’on ne tient pas compte de la structure compliquée de l’idée délirante. Des illusions saines, d’autres pathologiques. » Effectivement, elles sont saines dans la mesure où la comédie peut se dérouler comme la majorité l’a écrite ou l’a acceptée pour la jouer. Mais sont-elles vraies, sincères, spontanées, authentiques, originales, singulières ? Et n’y a-t-il pas au contraire de la répétition, du mimétisme, de l’imitation, du conforme, du normal, du stéréotypé, du général ? L’homme est puissant en imagination mais joue bêtement la partition que d’autres acteurs ont « écrit » ou écrivent dans l’action, comme un sitcom moderne. La technique est pourtant aussi ancienne que l’homme lui-même. Que dit Pascal dans ses « Pensées » ? « [l’imagination] c’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité marquant du même caractère le vrai et le faux. Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages, et c’est parmi eux que l’imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres. Elle fait croire, douter, nier la raison. Elle suspend les sens, elle les fait sentir. [...]
 »

La divine comédie 5Chacune des scènes que nous vivons, que nous jouons en fait, est un simulacre imaginé puis traduit avec le sérieux et la gravité que nous mettons à ce qu’on nomme vulgairement la réalité. Imaginez ET (l’extra-terrestre) débarquant de « home » sur terre et vous découvrant lors d’une commémoration du 11 novembre avec trompettes et salut au drapeaux-discours qui endorment ; ou lors d’une « party » pleine de gens s’alcoolisant à leur rythme et marquant le tempo d’une musique lancinante en se déhanchant et en balançant infiniment la tête qui porte sourire ou son contraire ; ou encore lors d’une cérémonie d’enterrement un peu people vêtu de noir et de blanc, solennelle ; ou dans une foule en délire hurlant à la haine lors d’un match de foot-ball ; ou vous observant en train de faire l’amour comme dans un film porno vulgaire ou style cliché de l’amourcommeilfautlefaire… Il serait figé de stupeur cherchant le Vrai. Le mieux à faire serait de voir ça comme une scène de mauvais scénariste et d’acteurs s’essayant tant bien que mal dans leur art. La vie comme de l’art. Du bel art ou, la plupart du temps, de l’artisanat, du bricolage, de l’impro et encore, quand c’est pas de la merde X. Erwin Panofsky fait le lien des simulacres à l’art : « … dans ce cas l’artiste se contente de redoubler inutilement le monde sensible qui, de toute façon, n’est lui-même qu’une imitation des Idées ; ou bien il engendre d’incertaines et trompeuses apparences qui, au sens où s’entend « l’imitation par simulacre », rapetissent ce qui est grand et grandissent ce qui est petit afin d’induire en erreur notre regard, lui-même imparfait. »

Fusion des corpsJusque dans la description de l’Amour comme tentative fusionnelle, Lucrèce, sans doute Epicure, n’est pas tendre. Voici quelques extraits d’un paragraphe de « De rerum natura » intitulé « Malheurs et illusions de la passion .» Pour commencer, Lucrèce fait un lien entre l’aimé et le simulacre qui peut hanter l’amoureux lorsqu’il est privé de son amant. Son image le tourmente jusqu’à la douleur mais cela n’empêche pas l’aimant de chercher un autre objet pour sa passion. Lucrèce prône l’amour libre et décidé : « Fuir l’amour n’est point se priver des joies de Venus, c’est au contraire en jouir sans payer de rançon . » Les amants en couple ne séduisent pas l’hédoniste et Lucrèce n’est pas tendre en les décrivant : « Unis enfin, ils goûtent à la fleur de la vie, leurs corps pressentent la joie et déjà c’est l’instant où Venus ensemence le champ de la femme. Cupides, leurs corps se fichent, ils joignent leurs salives, bouche contre bouche s’entrepressent des dents, s’aspirent, en vain : ils ne peuvent arracher ici ni pénétrer, entièrement dans l’autre corps passer. Par moment on dirait que c’est le but de leur combat tant ils collent avidement aux attaches de Venus et, leurs membres tremblant de volupté, se liquéfient. Enfin jaillit le désir concentré en leurs nerfs, leur violente ardeur s’apaise un court instant, puis un nouvel accès de rage et de fureur les prend tandis qu’ils se demandent ce qu’ils désirent atteindre et ne trouvent aucun moyen de terrasser leur mal, tant les ronge incertains une blessure aveugle. » Aveugle, l’est celui qui tombe amoureux : « Ainsi font les hommes que le désir aveugle : ils prêtent à celles qu’ils aiment des mérites irréels. » Et même si la belle est belle, « Eh bien soit : son visage a toute la grâce possible, le charme de Venus de tout son corps émane. Est-elle la seule ? N’avons-nous donc vécu sans elle ? N’a-t-elle assurément mêmes défauts qu’un laideron ? La malheureuse exhale une odeur repoussante, ses servantes s’enfuient et se rient en cachette, mais l’amant éconduit pleurant devant sa porte souvent couvre le seuil de fleurs et de guirlandes, parfume de marjolaine les montants implacables et plante ses baisers, pauvre homme au cœur de bois. » Pour la mort, mêmes effets des simulacres : « ce sont des images qui leurrent notre esprit quand nous croyons revoir en songe un trépassé. » Peut-on échapper à ce phénomène ? Et pourquoi donc ? Il n’y a ni bien ni mal, chacun suis son chemin. La comédie tourne et prend son sens dans le rôle social que tiennent le simulacre, l’imagination, l’illusion et l’imitation dans la possibilité de jouer ensemble, en quête d‘identification du moi, des ego.

le Nous
Lévinas, dans « De l’Existence à l’Existant », conclura cet article en soulignant presque l’existence d’un ensemble formé par tous les ego, le « nous », où producteurs, scénaristes, réalisateurs, acteurs, spectateurs, critiques… s’accordent pour rendre harmonieuse notre humaine comédie. « La relation sociale n’est pas initialement une relation avec ce qui dépasse l’individu, avec quelque chose de plus que la somme des individus et supérieure à l’individu, au sens durkheimien. [...] Encore moins le social consiste-t-il dans l’imitation du semblable. Dans ces deux conceptions la sociabilité est cherchée comme un idéal de fusion. On pense que ma relation avec l’autre tend à m’identifier à lui en m’abîmant dans la représentation collective, dans un idéal commun ou dans un geste commun. C’est la collectivité qui dit “nous”, qui sent l’autre à côté de soi et non pas en face de soi. C’est aussi la collectivité qui s’établit nécessairement autour d’un troisième terme qui sert d’intermédiaire, qui fournit le commun de la communion. [...]
Autrui, en tant qu’autrui, n’est pas seulement un alter ego. Il est ce que moi je ne suis pas : il est le faible alors que moi je suis le fort; il est le pauvre, il est “la veuve et l’orphelin”. Il n’y a pas de plus grande hypocrisie que celle qui a inventé la charité bien ordonnée. Ou bien il est l’étranger, l’ennemi, le puissant. L’essentiel, c’est qu’il a ces qualités de par son altérité même. L’espace intersubjectif est initialement asymétrique. […] L’intersubjectivité […] nous est fournie par l’Eros, ou, dans la proximité d’autrui, est intégralement maintenue la distance dont le pathétique est fait, à la fois, de cette proximité et de cette dualité des êtres. Ce qu’on présente comme l’échec de la communication dans l’amour, constitue précisément la positivité de la relation : cette absence de l’autre est précisément sa présence comme autre. L’autre, c’est le prochain – mais la proximité n’est pas une dégradation ou une étape de la fusion.
 » Trop fort, hein Spartacus ?

Dali les métamorphosesRésumé, tout est faux et ça sert à rien de polémiquer puis de s’énerver. C’est la vie. Il n’y a ni Bien ni Mal, ni importance au Vrai plus qu’au Faux. Il s’agit d’un tout inséparable. Nous sommes ce que nous sommes jusqu’à la fin dirait Nietzsche. En tant qu’acteurs de cette comédie, il est encore possible de choisir l’histoire, la scène, le caméraman et même les spectateurs. C’est ça peut-être être soi. Et que fiche de la critique, elle est insignifiante. Le tout, c’est de savoir que l’histoire peut ne jamais s’arrêter ; l’éternité. La mort n’est-elle pas un simulacre comme un autre ?
Bien petits