L’EGO ISTHME DE CORINTHE

FoetusL’amour Un dont je parlais dans EGO ET IDEAL, et selon Freud qui m’a beaucoup aidé, n’a lieu que chez le foetus. Cet état est cosmique, l’être en formation ne fait qu’un avec l’univers tout entier. Baignant dans son liquide amniotique et recevant selon ses besoins, il n’a pas encore une conscience différenciée : pas encore de milieu extérieur menaçant l’intérieur. Son inscience entraîne une confusion absolue et les sensations sont diffuses. Cet état indéfini, sans relatives souffrances, des réflexes en rictus, laisse une empreinte chez l’adulte qui se traduit par le désir profond et caché de retour à cette stase amnio-cosmique idéale. La naissance y met un terme et le cri primal détermine la séparation entre les milieux intérieur (l’être) et extérieur (le monde). Le petit être va se différencier de plus en plus.

opposition de l'enfantLes sens jouent un rôle prépondérant dans ce devenir d’être, comme seul, comme isolé bien qu’il n’en est rien, et l’identification à l’autre peut commencer. La douleur de la faim, de la soif (amour de manger et amour de boire selon Lucrèce), les fluctuations de température, en l’agressant, lui révéle sa vrai nature, celle qui le « sépare » du cosmos et qui lui fait « perdre » une patie de lui-même. L’audition est primordiale dans les premiers moments de la vie. La voix des parents, notamment celle de la mère, initie le petit être au tu, donc au je ; ce qui finit par nous séparer du reste en une solitude probablement propre à l’être humain. C’est à peine plus tard que la différenciation passe par l’opposition : du oui par silence consentant, on se distingue par le non du refus quasi systématique. Ce déchirement est passionnel et l’amour devient un appel permanent et cosmique au plus profond de l’être, douloureux le plus souvent, d’autant plus que le cerveau perçoit plutôt inconsciemment ce fait comme une dégradation de son être : on se déjuge, se mésestime, s’infériorise, incarcère le soi. D’où la quête amoureuse, dès l’adolescence puisque les parents perdent ce rôle, de reconnaissance par un être extérieur, dont on attend qu’il fasse connaître, qu’il révèle notre véritable valeur, construite en idéal toujours. Je suis et je ne suis pas se confrontent en permanence.

Le soiSelon les individus, cette passion est plus ou moins évidente, plus ou moins ressentie, plus ou moins consciente : certains ne semblent pas en souffrir, d’autres en vont au suicide, mental ou physique. L’amour est douleur et conduit parfois au désespoir. L’apprentissage du tu/je trompe déjà le moi en en faisant un ego. Celui-ci, menteur comme un courtier en assurance, tend à rejeter cette différenciation de l’être et fait comme si lui et le cosmos était toujours qu’un. D’où sa difficulté à ressentir l’appel au fond de soi, à « souffrir » d’amour, à saisir la compassion et à considérer sa place dans le monde avec justesse. L’ego a du mal à lier avec autrui, l’étranger, mais pourtant il n’existe que par lui et en lui. Le regard de l’autre devrait nous réaliser et nous humaniser. Mais l’ego a un penchant naturel pour l’intolérance, la détestation de l’autre. Se prenant pour le cosmos, il doit occuper la place entière et cherche à évincer toute « concurrence ». Cette compétition fait qu’ego et amitié ne font pas bon ménage et sans amitié, l’âme se meurt : « L’amour seul connaît le secret de s’enrichir en donnant » disait Socrate et pour assouvir ce feu intérieur, il n’y a que le don de soi. C’est ainsi que tout redevient Un. Solution : s’attaquer à l’égo, simple évanescence créée par l’esprit, retrouver son soi véritable.

LibertaireEntre le culte de l’individu (individualisme) est celui de l’ego (égoïsme) il n’y a qu’un pas. L’individualisme se fonde sur le fait qu’en scindant la sphère humaine en sous groupes de plus en plus petits, on arrive à cette entité indivisible (sinon elle meurt) qu’est l’individu (sujet ou singularité). La théorie individualiste attribue une réalité à l’individu en soi et exagère son importance. Certains penseurs nient ce concept de singularité des êtres, préférant totaliser sur le groupe (totalitarisme collectiviste) ou se baser sur la personne au sein du groupe (personnalisme). Les variation sur le thème de l’égo ont conduit à d’autres théories. Le libéralisme, comme je l’évoquerais plus tard, n’est qu’une expression parmi d’autres de notre égoïsme. On revendique le concept de liberté pour soi mais on redoute celle des autres. Le libertaire accorde à toutes les parties le même degré de liberté (à lui-même comme aux autres sans distinction), ce qui limite pas mal les abus quand c’est fait avec intelligence et cohérence. Les libertaires n’ont pas besoin de lois. Notez que le mot libertarisme n’existe pas, aucune doctrine, aucun culte porté à cette manière d’être et de se comporter. Celui que certains vouent à la liberté libérale (libéralisme qui n’a aucun lien, au contraire, avec la libéralité) me paraît bien douteux quand personne ne s’y penche, tellement l’idée semble belle et généreuse. Belle, sans nul doute, mais généreuse, certainement pas. Méfions-nous des mots en isme.

Narcisse de Conda de SatrianoL’ego, je le répète, n’a pas de réalité. Il n’est donc pas vraiment corruptible mais devrait s’évanouir à chaque instant de la vie. En vérité, le moi, qui le fabrique en algorythme changeant à son gré, le met en « mémoire vive », le « téléchargeant » en permanence. L’ego s’accroche et persiste pour ne pas s’évaporer. Que resterait-il à la place ? Le moi ? Non, le moi et l’ego sont un seul. Un Jésus, un Bouddha ? Toujours est-il que le prolongement de l’ego dans le temps est assuré envers et contre tous. Dans un premier temps, il se conforte par auto-idéalisation en se revêtant de qualités qu’il ne possède pas (puisqu’il n’existe pas, n’est pas réel), puis il doit faire perdurer l’image narcissique qu’il donne de lui aux autres. Ce grand mensonge passe inaperçu tant il est énorme mais si l’on s’observe judicieusement, patiemment, on comprend très vite le jeu des apparences auquel nous nous adonnons. J’y reviendrais dans un autre post.

Extrait de « Nouvelles Conférences de Psychanalyse » de Freud, éd. Gallimard

« Un adage nous déconseille de servir deux maîtres à la fois. Pour le pauvre moi la chose est bien pire, il a à servir trois maîtres sévères et s’efforce de mettre de l’harmonie dans leurs exigences. Celles-ci sont toujours contradictoires et il paraît souvent impossible de les concilier ; rien d’étonnant dès lors à ce que souvent le moi échoue dans sa mission. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on observe les efforts que tente le moi pour se montrer équitable envers les trois à la fois, ou plutôt pour leur obéir, on ne regrette plus d’avoir personnifié le moi, de lui avoir donné une existence propre. Il se sent comprimé de trois côtés, menacé de trois périls différents auxquels il réagit, en cas de détresse, par la production d’angoisse. Tirant son origine des expériences de la perception, il est destiné à représenter les exigences du monde extérieur, mais il tient cependant à rester le fidèle serviteur du ça, à demeurer avec lui sur le pied d’une bonne entente, à être considéré par lui comme un objet et à s’attirer sa libido. En assurant le contact entre le ça et la réalité, il se voit souvent contraint de revêtir de rationalisations préconscientes les ordres inconscients donnés par le ça, d’apaiser les conflits du ça avec la réalité et, faisant preuve de fausseté diplomatique, de paraître tenir compte de la réalité, même quand le ça demeure inflexible et intraitable. D’autre part, le surmoi sévère ne le perd pas de vue et, indifférent aux difficultés opposées par le ça et le monde extérieur, lui impose les règles déterminées de son comportement. S’il vient à désobéir au surmoi, il en est puni par de pénibles sentiments d’infériorité et de culpabilité. Le moi ainsi pressé par le ça, opprimé par le surmoi, repoussé par la réalité, lutte pour accomplir sa tâche économique, rétablir l’harmonie entre les diverses forces et influences qui agissent en et sur lui : nous comprenons ainsi pourquoi nous sommes souvent forcés de nous écrier : « Ah, la vie n’est pas facile ! »« 

ENCART

Libido :

Ma définition : Le désir de plaisir enfoui au tréfond de la chair. S’il existe, c’est un don de Dieu.

« La libido, force sauvage partout fuyante, partout présente. » Mounier

Subimation :

Ma définition : L’extinction de la libido (ou sa canalisation) dans l’extatique, pas forcément sexuel.

« La sublimation, processus décrit par Freud comme rendant compte de la production d’activités socialement valorisées – production artistique, investigation intellectuelle – fait avec la pulsion. Ce processus opérerait une satisfaction de la libido par la production de ces objets que sont les oeuvres d’art. » Esther Tellermann

« La sublimation érotique est fréquente dans les vocations d’artistes. On a même essayé de relier chaque forme artistique à des tendances plus précises, le goût de la sculpture par exemple à une persistance de l’amour infantile pour la boue et les matières molles. » Mounier

« Sublimer n’est pas que le fait de Mozart, de Léonard de Vinci ou de Freud et quelques autres, c’est l’une des directions vers lesquelles s’orientent nos choix pulsionnels au quotidien lorsqu’ils rencontrent un obstacle qui les empêche d’aller vers la réalisation la plus directe. » Sophie de Mijolla-Mellor

Du travail et de la libido

« En l’absence de dons spéciaux de nature à orienter les intérêts vitaux dans une direction donnée, le simple travail professionnel, tel qu’il est accessible à chacun, peut jouer le rôle attribué dans Candideà la culture de notre jardin, culture que Voltaire nous conseille si sagement. Il ne m’est pas loisible dans une vue d’ensemble aussi succincte, de m’étendre suffisamment sur la grande valeur du travail au point de vue de l’économie de la libido. Aucune autre technique de conduite vitale n’attache l’individu plus solidement à la réalité, ou tout au moins à cette fraction de la réalité que constitue la société, et à laquelle une disposition à démontrer l’importance du travail vous incorpore fatalement. La possibilité de transférer les composantes narcissiques, agressives, voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu’il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle que lui confère le fait d’être indispensable à l’individu pour maintenir et justifier son existence au sein de la société. S’il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières, en tant qu’il permet de tirer profit, sous leurs formes sublimées, de penchants affectifs et d’énergies instinctives évoluées ou renforcées déjà par le facteur constitutionnel. Et malgré tout cela, le travail ne jouit que d’une faible considération dès qu’il s’offre comme moyen de parvenir au bonheur. C’est une voie dans laquelle on est loin de se précipiter avec l’élan qui nous entraîne vers d’autres satisfactions. La grande majorité des hommes ne travaillent que sous la contrainte de la nécessité, et de cette aversion naturelle pour le travail naissent les problèmes sociaux les plus ardus. Freud in Malaise dans la civilisation

De la libido, de l’art et de la névrose

« Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c’est l’art. L’artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose. Animé d’impulsions et de tendances extrêmement fortes, il voudrait conquérir honneurs, puissance, richesses, gloire et amour des femmes. Mais les moyens lui manquent de se procurer ces satisfactions. C’est pourquoi, comme tout homme insatisfait, il se détourne de la réalité et concentre tout son intérêt, et aussi sa libido, sur les désirs créés par sa vie imaginative, ce qui peut le conduire facilement à la névrose… Et voici comment l’artiste retrouve le chemin de la réalité. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’est pas le seul à vivre d’une vie imaginative. Le domaine intermédiaire de la fantaisie jouit de la faveur générale de l’humanité, et tous ceux qui sont privés de quelque chose y viennent chercher compensation et consolation. Mais les profanes ne retirent des sources de la fantaisie qu’un plaisir limité. Le caractère implacable de leurs refoulements les oblige à se contenter des rares rêves éveillés dont il faut encore qu’ils se rendent conscients. Mais le véritable artiste peut davantage. Il sait d’abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu’ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les étrangers, et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte. » Freud in Introduction à la psychanalyse

8 réponses vers “L’EGO ISTHME DE CORINTHE”

  1. Brillante démonstration freudienne avec un inconscient individuel forcément malfaisant et conflictuel comme le péché originel… D’où l’origine de nos troubles aliénants. Quel pessimisme !

    Or Jung me plaît davantage, fait echo davantage quant à l’inconscient archaïque ou dit « collectif ». Il peut être en effet maléfique mais surtout bénéfique.

    La triangulation freudienne est limitée et n’intègre pas le Mystère que Jung a eu le courage d’explorer au grand dam de la scientifisation de la psyché humaine.

    « La perte de la conscience est aliénation, la perte de l’inconscient est appauvrissement et désordre »

    Tu as raison pour l’égo. je lui préfère désormais le terme d’ »individu » ou « sujet ».

    Selon toujours la conception jungienne, biologiquement « individu » n’existe pas, étant « être-collectif » logiquement parlant.

    C’est la Culture qui arrache et brandit victorieusement l’ »individu-sujet » de la dite masse indifférenciée.

    • L’Ego n’est pas malfaisant au sens où je l’entends, il est mauvais calculateur parce que faible acuité spirituelle. Mon Ego ne s’est pas tu ; il s’est recyclé. Mais qui l’éduque ? Pour moi ce serait le surmoi.

      Sur la scientifisation de la psychanalyse freudienne, je suis d’accord (tu verras qu’au fil de mes posts, les impressions de scientiste que je peux laisser ne seront plus aussi sures que ça). Mais sans lui, pas de Jung. Freud lui a été nécessaire même s’ils ont très rapidement divergé. Je ne doute pas qu’il y a quelque chose de bon en NOUS plus fort que ce qui peut représenter le mauvais : nous ne serions déjà plus là et nous ne protégerions pas les mal foutus et les plus faibles. Nous est très plein de contradictions mais il est là, bien vivant est puissant de vie.

      Sur le terme le plus agréable ou idoine (pourquoi pas), je ne sais pas si individu, sujet ou… personne est le plus approprié. J’en parle vite fait dans quelques jours, un isme de plus…

      à suivre…

  2. Là tu tapes chez Lacan. « personne » c’est personne… ;) )

    • Ceux qui ont « inventé » leurs théories sur la personne souhaitaient réconcilier un humain déshumanisé par la science et l’épistémè d’une époque avec le principe d’âme. Individu, c’est tout seul ; collectif, c’est jamais tranquille ; personne, c’est ensemble.

      Je ne connais pas du tout Lacan ; je n’ai jamais pu le lire. Je connais vaguement Dolto qui s’en réfère pas mal.

      P.S. : Tu verses de l’eau à mon moulin. Jung va me permettre la transition vers un futur article.

  3. Tu es ce que tu es et c’est ENORME !
    je n’ai pas tout lu , car je participe à l’élaboration d’un bouquin sur le théme et là je ne veux pas trop influencer ce que je baratine pour le livre .
    Evidement … rien à voir avec ce que je publie sur mon blog , c’est peuit être un tord .
    Comme certaines de mes décisions à tords et par travers .
    Mais , je vais revenir …. j’adore te lire
    BIZ

  4. Pas simple à commenter tellement il y a de notions abordées.
    Moi,mon égo est flatté que tu m’ais demandé d’écrire sur le vrai et le faux…et je ne sais pas encore si je le ferais…..donc mon égo existe et il me fait bien chier parfois. Là où je te rejoins c’est sur les…ismes.
    individualisme
    égoisme
    Cela fait évidemment partie de nous et il faut vivre avec.
    Je ne sais pas si être libertaire est plus simple (appliqué avec intelligence dis-tu..)
    et souhaitable. En tout cas permets-moi de douter de l’intelligence suffisante de mes congénères et donc de moi-même pour appliquer ce type de liberté….
    Et pour finir,il y a une chose qui a retenu mon attention c’est que je dois être un artiste refoulé.
    Purain d’égo parfois…..

    • Non, être libertaire n’est pas facile ni simple. Laisser les autres le plus libres possible, ils te bouffent tout crû ! Je suis un anarchiste du futur ; dans 10000 ans. Je suis extrêmement patient.

      Je vote et j’ai des accointances avec la gauche même si je n’ai pas d’orientation de parti. Je reste indépendant et sympathisant.

      Par contre je rejette tout pouvoir exercé sur moi et je ne l’exerce sur personne d’autre que moi-même. Ni dieu ni maître and I am a lonesome cowboy. Si on me marche dessus, je cogne, pas de pitié. Je hais toutes les formes que peut prendre le fachisme : du fascisme de Mussolini au lol-fachisme d’aujourd’hui en passant pas le nazisme, le stalinisme ou encore le sionisme. Il y en de toutes sortes et ça commence chez les enfants (normal) puis ça ne les quitte plus (pas normal). Plus une question de maturité d’esprit que d’intelligence. Car de l’intelligence, ils savent très bien s’en servir pour leurs conneries journalières et puériles.

      N’ayant de compte à rendre qu’à moi-même, je ne suis pas tendre avec moi mais je suis exigeant également avec les autres. La plupart ne tient jamais ses engagements, moi si. Les gens ont des valeurs, vénales. Je ne reconnais à l’argent qu’un rôle de serviteur. Il n’a jamais été mon maître. Je n’ai de valeurs qu’éthiques.

      Il n’y a pas trente six mille vérité mais des angles de vue différents il y en a 7 milliards. Une seule vérité, la Vérité. Un seul chemin, le Chemin. Une seule vie, la Vie.

      Péter la vie, trouver le chemin, aimer la vérité.

      Ecris si tu le veux, quand tu le sens. Juste ton expérience en un ou deux posts sur le Vrai le Faux. Il suffit de jouer le jeu, c’est relativement libre. Tu constates que je ne donne aucune définition, je sonde l’inconscient. Peut-être que tout est faux.

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