EVOLUTIONNISME ET SPIRITISME : LE CAS WALLACE
Encore de l’épistémologie à la sauce Pierre Thuillier (1) (2), regard critique de la connaissance. Voici un texte (de ma facture avec l’aide de Thuillier) montrant qu’il est bien difficile au scientifique le plus compétent de ne pas sombrer dans une explication métaphysique du monde. Rappelons que la science impose, avec la plus stricte rigueur, au chercheur d’observer les phénomènes, en tant qu’objet et non comme sujet (Relire Goethe l’hérésiarque), la vérité ne se révèlant qu’à l’être froid, dépourvu d’émotions et de sensibilité, étranger à l’idéologie. Etre objectif dans l’absolu, aucune place à la subjectivité, chose à mon sens impossible…
Alfred Russel Wallace, né en 1823 et mort en 1923 a joué un tel rôle dans l’émergence de la théorie générale de l’évolution qu’on aurait tout aussi bien pu parler de « wallacisme » à la place de darwinisme. Wallace fût un évolutionniste accompli et reconnu comme l’un des plus grands de son époque. L’histoire en a voulu autrement et l’on ne parle que de néo-darwinisme aujourd’hui, oubliant peu à peu le co-inventeur de la théorie la plus célèbre de la biologie. Si l’on a ce trou de mémoire empêchant le rayonnement de ce savant qui n’est après tout mort qu’au XXème siècle, il y a sans doute des raisons qui ne vont pas sans rappeler l’affaire Goethe (Lire Goethe l’hérésiarque) bien que Goethe soit un piêtre scientifique. En effet, Wallace s’est quelque peu ridiculisé en prenant le parti du spiritisme, très en vogue à la fin du XIXème siècle.
Wallace, pour un scientifique tout à fait rationnel, croyait aux esprits, irrationnel donc. Car il est difficile, voire impossible, de faire croire que les tables peuvent tourner « toutes seules » et communiquer en plus avec les vivants, à un esprit… scientifique. Cependant, l’histoire des sciences a montré plusieurs cas de scientifiques « objectifs » ayant puisé aux sources de mythes paraissant pourtant aberrants pour établir de bonnes théories. Phénomène assez rare il faut le reconnaître et la chute dans l’erreur était beaucoup plus fréquente.
Orthodoxe rigoureux en matière d’évolutionnisme, Wallace se dît témoin de cas d’apparition spectrales même en plein jour alors que le phénomène, qui prenait seulement naissance dans les années 1870, se passait habituellement dans l’obscurité.
Son ouvrage remarqué sur « le Darwinisme » témoigne de sa maîtrise des concepts scientifiques et ce n’est pas Darwin qui insista le plus sur le rôle de la sélection naturelle, c’est Wallace qui le fît. Darwin avait dû revoir les termes de sa théorie après avoir essuyé les ires de la société toute entière qui refusait que l’homme descendit du singe et que son livre « l‘Origine des espèces » avaient suscité dans le monde entier.
Sur les origine de l’homme, par contre, Darwin semble plus clair. Wallace, très éloigné du mode de pensée darwinienne, pensait que l’évolution de l’homme s’était faite en deux temps :
- la sélection naturelle aurait joué son rôle dans les débuts de l’humanité, s’exerçant sur les premiers hommes comme elle le fait pour les animaux. Ce serait elle qui aurait donné à l‘homme, par modifications successives, sa forme d’homme. Cette période aurait, toujours selon Wallace, donné les différentes races humaines.
- la seconde phase de l’évolution ne joue plus sur le corps, la sélection naturelle ne s’imposant plus que sur le mental et la morale.
Wallace distinguait donc l’homme de l’animal sur un point qu’il trouvait « révolutionnaire » puisque par ce biais, l’homme transcendait la nature, lui était supérieur, ce qui aurait pu le mettre en phase avec l’idéologie anthropocentriste toujours active en cette fin de XIXème siècle. Les théories eugénistes allaient avoir un bel avenir. Toujours est-il que l’Européen allait, très « naturellement » supplanter et même éliminer les races d’hommes inférieures.
Wallace revint sur ses dires un peu plus tard, jugeant que la sélection naturelle n’avait pu jouer sur le mental de l’homme bien qu’elle le fît sur l’encéphalisation. Sa nouvelle vision allait améliorer la première. En effet, il prétendait que la sélection naturelle n’était en rien responsable du développement de la conscience chez l’homme, le sauvage ayant un cerveau qui ne lui sert à rien ! Pour Wallace, l’homme aurait développé cet organe dès le début. Or, si la sélection ne « choisit » que les bons modèles, il ne se peut que le cerveau en ait subi la charge puisqu’il ne sert pas au bon sauvage. Autrement dit, si la sélection naturelle avait joué sur le cerveau, le sauvage n’en possèderait un à peine mieux développé qu’un singe ; or, le sien est à peine inférieur à celui d’un blanc occidental ! Le mythe du bon sauvage traîne encore parmi nous.
L’homme préhistorique possédait de fait une super machine dans la tête mais elle ne lui servait à rien. De même, il avait était pourvu d’une main trop perfectionnée pour ce qu’il en faisait. Idem pour le langage, ses cordes vocales lui auraient été données trop tôt… La sélection naturelle est aveugle puisqu’elle ne prévoit pas de l’utilité des organes qu’elle sélectionne, ce qui le gène sur le plan d’une évolution morale de l’homme. Pour expliquer sa théorie bourrée de lacunes, il alla même évoquer « un certain pouvoir », « une cause inconnue », « des initiatives supérieures » qui font bien penser à quelque intervention de l’au-delà. L’intervention d’un « agent intelligent et doué d’une certaine puissance » est nécessaire pour que sa théorie puisse fonctionner. Grosse erreur que fît Wallace que d’avancer vers une théorie finaliste de l’évolution : il y aurait un but à la création. L’Eglise pouvait applaudir, elle si mal menée à ce propos.
Lyell, ami de Wallace et de Darwin, prit le parti du premier : « j’accueille volontiers la suggestion de Wallace selon laquelle il y a peut-être une suprême volonté et puissance qui […] peut guider les forces et les lois de la nature. » Wallace ne se limitait pas à l’intervention d’un dieu mais y voyait celles d’autres intelligences. L’homme semble par trop éloigné de son ancêtre animal si bien qu’il voit dans l’œuvre humaine « le travail intérieur d’une nature supérieure qui ne s’est pas développée au moyen de la lutte pour l’existence matérielle » et il existerait « un univers invisible, un monde de l’esprit auquel le monde de la matière est entièrement subordonné. » Mélange d’ésotérisme et de science objective, Wallace rattache à ce monde des esprit des concepts tels que la gravitation, la cohésion particulaire, les forces chimiques, les forces de radiations et l’électricité.
Ce revirement de pensée sur la sélection naturelle s’est faite au moment même où Wallace se convertissait au spiritisme. N’oublions pas que la psychiatrie fait des progrès concomitants à ceux que font les autres domaines scientifiques. Les phénomènes psychiques sont interprétés depuis peu. Freud n‘est pas encore intervenu et ces interprétations sont donc parfois d‘ordre spiritualiste. Il était alors permis de naviguer entre scientificité et imaginaire extra-scientifique, et il n’y avait aucun mal à parler de « sciences parallèles » tout en restant conformes aux canons de la science objective. Il s’agissait d’investigations avant tout, après tout.
Mais Wallace a fréquenté les spirites dès ses vingt ans. Les expériences occultes ne lui étaient pas inconnues avant son revirement de 1869 et il témoignera plus tard sur 400 pages de phénomènes particulièrement bizarres et des plus étranges. C’est même en scientifique qu’il se penchait sur ces événements et qu’il vérifiait systématiquement tout ce qui lui était rapporté.
Les objections qu’on lui fait, il les aborde sereinement. Il y a du vrai dans cet invraisemblable, les journaux font foi de ce qui se passe ici et là, enfin, ils relatent bien des faits inexpliqués. A l’époque, nombre de savants ont un penchant avoué pour cette science parallèle qu’est le spiritisme (spiritualisme en anglais) et, a par exemple contribué au courant Camille Flammarion. On n’hésite
pas à parler de véritable science expérimentale. Wallace, en bon observateur dans le domaine des sciences naturelles, reconnu par ses pairs comme théoricien de valeur sûre, assure que les phénomènes spirites sont aussi bien établis que ceux qu’étudient les scientifiques.
Fidèle à la méthode d’investigation empirique scientifique, wallace croit tout de même à « l’existence d’intelligences extra-humaines de degrés variés » et à « la faculté pour certaines intelligences, bien qu’ordinairement invisibles et intangibles pour nous, de […] produire action et matière, et d’influencer nos pensées. » Tout au long de son livre « Miracles and Modern Spiritualism », il associe les fameux « miracles » au résultat « d’une rigoureuse induction des faits ». Or, l’on sait que Wallace, avant sa conversion au spiritisme, était matérialiste et ne se plaisait guère dans les concepts du christianisme, leur opposant un scepticisme philosophique à toute épreuve. Dieu lui parle moins que les esprits, reconnait-il parfois. D’un autre côté, les théories spirites sont sensées pouvoir expliquer et même légitimer scientifiquement les mystères chrétiens placés sous le signe du miracle et de l’immortalité de l’âme. Wallace frappe fort quand il affirme que le terme « miracle » ne convient absolument pas puisque tout est naturel dans cette histoire et ce sont les opposants au spiritisme qui ne peuvent admettre que les esprits n’ont rien de surnaturel. Ainsi, il croit prouver « scientifiquement » que la prière peut être efficace dans le cadre même des lois physiques fixées naturellement pour l’univers. Toujours est-il que l’adoption de positions ésotériques par Alfred Russel Wallace a pu le gêner pour établir une théorie scientifiquement validée sur la Sélection Naturelle et clouer au poteau Darwin. L’existence d’esprits extra-humains intervenant dans le développement de l’humanité était incompatible avec une sélection naturelle purement sélectionniste comme l‘impose la vision moderne de l’évolution qui se fait en aveugle une sélectionniste par « le hasard et la nécessité ». Dans l’esprit de Wallace, la nature mentale et morale de l’homme nécessitait « autre chose », une autre « cause » pour demeurer. Même s’il était conscient du problème qu’il posait à la communauté des « savants » de l’époque, il ne pouvait écarter l’existence de forces inconnues et d’agents spirituels.
Sous la pression, il tentait d’écarter l’idée de l’intervention de ces forces mystérieuses sur l’évolutionnisme. Mais en son for intérieur, il le regrette vivement ; pour lui, le spiritisme se base sur des faits et « il sera susceptible de nous rendre raison de plusieurs de ces phénomènes résiduels que la Sélection Naturelle ne suffit pas à expliquer. » Il pense donc que le spiritisme est tout simplement complémentaire au darwinisme.
Il est difficile de dire aujourd’hui si Wallace a été influencé par les insuffisances de la théorie de Darwin concernant l’évolution de l’homme pour trouver une « explication » surnaturelle ou bien si ce sont ses convictions spirites forgées depuis sa jeunesse qui l’y ont poussé. Il existe toutefois des documents qui font pencher l’épistémologue Pierre Thuillier pour la thèse de Malcolm Jay Kottler (Wallace se serait directement appuyé sur ses convictions spirites pour formuler sa propre interprétation théorique de l’origine de l’homme) ; Dans une lettre adressée à Darwin, Wallace écrit : « Mes opinions sur le sujet ont été modifiées seulement par la considération d’une série de phénomènes remarquables, physiques et mentaux, que j’ai été en mesure de soumettre à un contrôle complet et qui démontre l’existence de forces et d’influences pas encore reconnues par la science. » Certitude qu’il ne fait que confirmer dans ses déclarations. Sachons qu’à l’heure actuelle, les recherches officielles américaines et ex-soviétiques sur le paranormal ont été reléguées à un rang très lointain dans l’ordre des budjets alloués. La France, pour sa part et en bon pays cartésien, n’a jamais sombré dans la psychose pseudo-scientifique. On attend toujours les preuves de ces fâmeux esprits ou encore de l’existence de Dieu. Rien n’est incompatible entre la science et ces notions si leur existence « matérielle » est démontrées autrement que par le « raisonnement » par ailleurs.
Au XVIème siècle, le philosophe anglais franciscain Guillaume Ockham posait l’énoncé suivant, plus connu sous le vocable de « Rasoir d’Occam » : « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem ». Autrement dit, « Les entités ne doivent pas être multipliées par delà ce qui est nécessaire », ce principe ayant pris le nom de « principe d’économie » selon lequel : « quand deux hypothèses sont en concurrence et qu’on ne peut pas les départager pratiquement, par l’expérimentation scientifique par exemple, on choisit la plus simple. C’est-à-dire, qu’on choisit celle qui possède le moins d’hypothèses, ou celle dont les hypothèses sont les plus facilement démontrables. » On peut donc faire le reproche à Wallace le scientifique d’avoir violé ce principe en créant au besoin des entités transcendantes.
Le deuxième reproche que lui ferait l’épistémologue, c’est d’avoir fait étalage de ses convictions personnelles, en prosélyte lorsqu’il tentait de convertir ses collègues au spiritisme. Le scientifique n’a pas à militer pour des causes extra-scientifiques ou bien il doit adopter un autre principe, celui de la séparation (je pense immédiatement à Albert Jacquard qui ne mélange pas génétique et déterminisme social). Or, Wallace se plaisait à plaider pour des causes non scientifiques, on l’a vu, et comme ses prises de positions politiques en faveur du socialisme ou sur le droit de vote des femmes dans son pays le montrent. L’idéologie, on le sait, fausse la perception scientifique et risque de mener sur de fausses bonnes voies.
Wallace a souffert de ces désaccords et le reconnaîtra dans la préface de son livre sur les « Miracles » : « Je n’ignore point que mes confrères scientifiques ont bien de la peine à se rendre compte de ce qu’ils tiennent pour ma chimère ; et je suis persuadé que le peu d’autorité que je peux avoir acquis autrefois dans les débats relatifs à la philosophie de l’Histoire Naturelle en a reçu une atteinte fâcheuse. »

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Cet article a été publié à 1 août 2009 à 8 08 00 08008 et est archivé sous Epistémologie, Le vrai le faux occidentaux avec des tags Alfred Russel Wallace, épistémologie, ésotérisme, évolutionnisme, Charles Darwin, darwinisme, exotérisme, Guillaume Ockham, le Faux, le Vrai, métaphysique, mystique, objectivité, paranormal, Pierre Thuiller, Principe d'économie, Rasoir d'Occam, science, spiritisme, subjectivité, Théorie de l'évolution. Vous pouvez suivre toutes les réponses à cet article grâce au flux RSS 2.0. Vous pouvez passer à la fin et laisser une réponse. Envoyer un ping n'est pas actuellement autorisé.
6 août 2009 à 18 06 24 08248
Brillant ! Bravo Alzaz encore une fois.
Darwin est triste comme la lune obsédé qu’il était par son tube digestif, mondain avec horreur et si peu disert ma fois (curieux no ?).
Wallace se partage le gâteau avec Darwin juteux de la dite « sélection naturelle ». Rien de plus mystérieux que ce sacré Darwin.
Que Wallace agisse ainsi cela ne m’étonne guère. Ca fait son Charme c’est toujours intéressant les Décalés.
Quelques lectures certes superficielles dessidelalalère on se casse les dents sur le Darwinisme. Y manque kekchose c’est clair que ça suffit pas.
Wallace connaît les rituels dits primitifs il a été en contact avec un trukbidule que nous, pôv’occidentaux on pige pas encore.
Comme a écrit « Jemmy Button » collègue-inconnu de Darwin, indigène arraché de sa forêt afin de l’exhiber dans les cours royales, sensé ensuite amener la bonne parole du Christ tu sais.
Manque de bol : échec. Le gars retourne à ses origines et laisse un dernier et authentique message écrit :
« Moi vu vos bateau. Moi vu vos ville. Moi vu vos église. Moi parlé à votre Reine. Pourtant vous Anglais connais moins la vie que nous pauvre Yamana. »
2001 serait-il donc vraiment vrai ? Des extras-terrestres nous auraient rendus plus intelligents que nous le devrions ? Serait-il pas dieûPosssib’ que ça m’en donne le tournis.
Par le fait j’aime la science dévergondée par le dit para-normal. Elle n’en devient que meilleure et non toute-puissante et rigide comme un balai dans l’cul.
6 août 2009 à 21 09 20 08208
Je regarde un film franco-belgo-britannique sa race sur Rimbaud et Verlaine. D’autres bien déjantés quand on sait le contexte de l’époque.
Je profite du mois d’août après un juillet fulgurant et peu de soleil. Je lis pas mal sur l’Algérie et je vais moins vite que le blogue Jahiliyyah. Je ferai une pose au mois de septembre et puis je pars à Mostaganem avec ma bagnole en octobre.
Je te sers un dernier article sur un scientifique maboul le 16 du mois et je dirai enfin ce que je pense de la science et de ses adeptes sectaires.
Sur l’intelligence qui est autre chose, je voyais l’autre jour chez un pote le truc de TF1 « secret story ». Un gugusse prétendait avoir un QI de 145 ou plus. Le pôvreu…
Allez, bite smeule la bonne vacance. Je te bize très fort
16 août 2009 à 2 02 15 08158
« Etre objectif dans l’absolu, aucune place à la subjectivité, chose à mon sens impossible… »
je partage totalement le concept .
je t’avoue que je n’ai pas encore tout lu , tu es infernal !!!
Alzaz tu exprimes une belle sensibilité dans ta prose « philo » …
la rigidité de la science est subjective je crois … Mais là j’ai la flemme de développer ….. Il fait beau , et le clavier en ce momment ….. ne me tente pas .
Tu es excellent !!!!
Ton analyse pertinente d’un p’tit texte à la con , et vlan ! tu m’envoies pile dans mile le com …. que je méritais .
t’es un putain de tripatouillateur des neurones des autres !
N’y voit aucune conotation érotique , mais tes articles evitent la masturbation de mes questions .
abrazo !
18 août 2009 à 21 09 26 08268
Je reviens d’une grande fête avec une cinquantaine de potes de potes de potes… J’ai tripatouillé quelques neurones mais ça m’a fatigué. Je me repose avant de repartir sous la tante, aux derniers soleils de l’été.
Biz